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Le pélican, un drôle d'oiseau

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Le 10 novembre 1320, à l’évêché de Pamiers, Bernard Franque, soixante ans bien sonnés, avoue devant Jacques Fournier, évêque inquisiteur:
« De tous temps dont j’ai le souvenir soit environ quarante ans, j’ai toujours cru que dans le principe il y eut deux dieux, l’un bon et l’autre malin. Le dieu mauvais ne fut pas fait par le dieu bon ni par qui que se soit d’autre. Ensuite le dieu bon fit le monde et toutes les créatures qui y sont et le dieu mauvais autant qu’il le pouvait, détruisait toutes les œuvres du dieu bon, parce qu’il était son ennemi, et l’ennemi de toute créature lui appartenant.
Et cela dura jusqu’à l’incarnation du Christ.
Puis le Christ incarné se révoltant contre le dieu mauvais, le prit et l’enchaîna, et ainsi prisonnier, le plongea dans l’enfer, en sorte qu’il est dans les ténèbres de l’enfer. Depuis lors, le dieu mauvais a perdu son pouvoir, il ne peut plus détruire les œuvres du dieu bon, ni rien faire d’autre, bien qu’il ait toujours la mauvaise volonté de nuire s’il le pouvait. Ce dieu mauvais n’a plus pu détruire les œuvres du dieu bon, et cela je l’ai cru en raison de ce que dit le Psaume (49,1) : « le seigneur, Dieu des dieux, a parlé ». Car par Dieu, j’ai compris le dieu bon et par « dieux », le dieu mauvais.
J’y étais aussi amené par un exemple ou une histoire, qui est la suivante :
Il y a un oiseau qu’on appelle pélican, qui est lumineux comme le soleil, et qui accompagne le soleil. Cet oiseau eut des petits. Et comme il les laissait au nid, et allait accompagner le soleil ailleurs, il venait une bête, qui mutilait ses petits, et leur coupait le bec. Comme cela avait lieu fréquemment, à la fin le pélican imagina de dissimuler sa clarté, et ceci fait, de se cacher près de ses petits. Quand la bête viendrait, il la prendrait et la tuerait, afin qu’elle ne pût à l’avenir mutiler ses petits et leur enlever le bec. Ce qui fut fait. Et c’est ainsi que furent délivrés les petits du pélican de la mutilation que leur faisait subir cette bête, quand elle fut prise par le pélican.
Et de la même manière, le dieu bon avait fait les créatures, et le dieu mauvais les détruisait, jusqu’à ce que le Christ déposât ou cachât sa clarté quand il prit chair de la Vierge Marie. Et alors il prit le dieu mauvais et le mit dans les ténèbres de l’enfer, et depuis lors le dieu mauvais ne put détruire les créatures du dieu bon. C’est à cause de cette croyance que je dis parfois qu’il y avait deux dieux, savoir un bon et un mauvais ».

Bernard Franque est un clerc c'est-à-dire un érudit ; il sait lire et s’entretient souvent, en latin, de questions religieuses et métaphysiques avec le curé de Goulier, son village au fin fond de la vallée du Vicdessos, en haute Ariège (voir carte). Hélas pour lui, il a été dénoncé par trois ou quatre habitants de son village pour avoir tenu des propos non conformes avec le dogme catholique. Depuis trois jours il est donc en train de se débattre pour tenter d’échapper aux griffes de l’inquisiteur. Si Jacques Fournier détient une déposition qu’il aurait faite même plus de vingt années en arrière et sur laquelle il aurait déjà renié son hérésie, il risque alors d’être condamné au bûcher comme relaps. En même temps, il pense n’avoir rien fait de mal, il n’est pas « Parfait », il ne va pas défendre sa doctrine contre vents et marées et est prêt à confesser tout ce qu’on voudra pourvu qu’on le laisse tranquille.
D’ailleurs, après un petit séjour en prison, il comparaît à nouveau devant Jacques Fournier le 13 décembre (1) et il avoue tout ! Il reconnaît toutes ses erreurs, il croit à nouveau à tout ce que l’église romaine lui dit de croire, Marie, Joseph, le purgatoire, l’enfer, Jésus venu racheter les hommes etc.. Il se souvient même de l’homme qui lui a raconté l’histoire du Pélican, un certain Guillaume Fabre qui était venu chez lui en 1306 de la région du Pallars, de l’autre côté des Pyrénées ariégeoises.
Son histoire du pélican n’est assurément pas destinée à l’initiation des « parfaits cathares », c’est une parabole, une allégorie pour les simples croyants.

Mais cette légende du pélican est bien différente de celle que l’Eglise de Rome enseignait à l’époque et enseigne encore de nos jours.
A partir de cette histoire consignée mot pour mot par un notaire du début du XIVème siècle, nous allons tenter quelques réflexions sur la symbolique même du pélican. Il va sans dire que nous n’avons pas la prétention de faire un cours de théologie, de symbolisme plus ou moins hermétique voire de métaphysique ; bien modestement nous allons essayer de « décortiquer » ce symbole et en comparant les deux interprétations, tenter d’en comprendre le « mécanisme » sous-jacent.

Selon l’église catholique romaine, le pélican nourrit ses petits de son sang et de sa chair. C’est le symbole de Jésus, le Christ qui vient racheter le péché originel de l’humanité par le sacrifice de sa chair et de son sang, symbole contenu dans le sacrement de l’Eucharistie. C’est pourquoi cet oiseau figure sur la plupart des vêtements sacerdotaux souvent richement brodés. Il entre très tôt dans la symbolique chrétienne puisque sa légende est déjà mentionnée par Eusèbe de Césarée (270 ?, 340 ?), puis par Saint Augustin(354,430) et par Maxime le confesseur (580, 662).
Mais on se doit de constater qu’Eusèbe de Césarée décrit cette histoire pendant le règne de Constantin et comme par hasard juste après le concile de Nicée qui marque un énorme revirement dans l’Eglise chrétienne.
Saint Augustin se fait le défenseur du nouveau christianisme et condamne fermement les hérésies qui n’entrent pas dans le dogme institué à Nicée mais on peut rappeler qu’il était favorable à ses débuts à une certaine forme de Gnose chrétienne.
Enfin Maxime le confesseur a une conception de l’homme plus conforme à la pensée paléochrétienne puisque selon lui « L'Esprit-Saint n'est absent d'aucun être ». Il se rapproche beaucoup du christianisme orthodoxe alors même qu’il a été condamné par l’église d’Orient.
Autant d’exemples qui montrent bien la difficulté à essayer d’approcher la vérité historique dans de tels événements et la part de subjectivité qui en découle.

On peut également remarquer que l’Eucharistie en tant que sacrement ne date que du XIIème - XIIIème siècle, soit en pleine résurgence cathare. Ce sacrement contient outre le sacrifice du Christ, l’action de grâce, la fraction du pain et la communion.
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Or les cathares rejetaient ce sacrifice du fils de Dieu qui n’avait pas pu mourir sur la croix, car il ne s’était incarné qu’en apparence. Par contre, ils pratiquaient la fraction du pain avec beaucoup de cérémonie, comme les premiers apôtres.
De nos jours, tous les historiens admettent que le catharisme est une forme de christianisme, mais ne reconnaissent pas forcément qu’il en soit la version la plus ancienne ou la plus épurée. Pourtant les Bonshommes affirmaient que leur doctrine s’était transmise, par l’imposition des mains, de bonhomme en bonhomme depuis les premiers disciples. L’église catholique a subi en revanche des transformations dogmatiques le plus souvent dictées par la raison d’Etat et fort éloignées des enseignements christiques. Le dogme établi, il lui suffisait ensuite d’éliminer les opposants et de proposer aux simples croyants une nouvelle façon de voir et de penser. Cela explique comment certains dieux païens anciens ont été « transformés » en saints chrétiens tout en conservant les mêmes « pouvoirs magiques » ; de la même façon, certains symboles ont pu être détournés de leur sens premier ou « accommodés ». Le symbole que représentait le pélican a fort bien pu subir ce genre de « métamorphose ».

Les gnostiques avaient eux aussi une tout autre interprétation du symbole du pélican ; commepelicanboule.jpg
pour les prêtres de l’ancienne Egypte ce dernier est assimilé au cygne, il est Lumière, il pond et couve l’œuf du monde. Il est possible que les premiers chrétiens aient eu un point de vue assez proche de cette symbolique.
Car, selon les Hiéroglyphes d’Egypte, le « vrai » pélican, lui, symbolise le père insensé qui, pour sauver ses enfants du feu qui les entoure, ne fait qu’attiser les flammes en agitant ses ailes ! L’oie au contraire symbolise le père doué de bon sens puisqu’elle fait barrage entre ses petits et son adversaire et oblige ce dernier à l’affronter.
On peut déjà voir se dessiner la confusion entre ces trois oiseaux chargés de symboles.
Mais alors quel est ce volatile qui fait dire à David (Psaumes 102, 7): » je suis devenu semblable au pélican du désert ? » Ce ne peut en aucune façon être notre oiseau pêcheur !

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Enfin le Physiologus, bestiaire symbolique égyptien ou perse, attribue deux natures au pélican :

le pélican tue ses petits qui lui ont craché au visage. Il les veille ensuite trois jours durant et les ressuscite en se battant les flancs.

le pélican voit ses petits tués par le venin du serpent, son ennemi. Pour les ressusciter, il s’envole au dessus d’un nuage et l’inonde de son sang qui asperge ainsi ses petits qui se réveillent.

Ainsi comme tout symbole, celui du pélican est à multiples facettes et chaque interprétation, si erronée qu’elle soit, détient sa part de vérité.
C’est pourquoi il a pu être récupéré par l’église romaine pour en faire un Christ rédempteur, alors qu’il représentait depuis toujours le Christ qui combat les forces du Mal. Déodat Roché va jusqu’à affirmer que, pour les cathares, le Christ était bien le Dieu solaire, dans la lignée du dieu Mithra.
Pour Bernard Franque, les cathares et avant eux, les premiers chrétiens, cet oiseau fabuleux qui tenait du cygne, de l’oie et peut être du phoenix avait tout simplement pour nom « le pélican ».

Si la nature même du pélican est sujette à caution, qu’en est-il de son image ?
A la réflexion, l’image du pélican n’est pas celle que l’on attend ; Rares en effet sont les images du vrai pélican dans les églises ou sur les habits sacerdotaux et pourtant s’il y a un oiseau qui ne peut être confondu avec aucun autre, c’est bien le pélican ! Comment expliquer cette incohérence ?

En considérant la représentation par l’image de ce symbole, deux interprétations sont possibles :
Ou bien l’appellation « pélican » a été destinée à masquer, à maquiller, le cygne dont le symbolisme païen était beaucoup trop « voyant ».
Ou bien l’image du pélican a été jugée trop peu « photogénique » et les imagiers l’ont embellie en lui donnant l’aspect d’un cygne ou d’une oie.
Cette dernière hypothèse n’est envisageable que dans l’interprétation du symbole selon l’église romaine. La première hypothèse, par contre, serait tout aussi valable pour les cathares que pour les catholiques.
Pour les deux communautés en effet, mieux valait raconter l’histoire d’une espèce d’oiseau fabuleux qu’on nommerait pélican plutôt que de raconter l’histoire du cygne au symbolisme païen beaucoup trop affirmé.
Si l’on examine la nature et la posture de l’oiseau qui trône dans les églises, le plus souvent il ne s’agit aucunement d’un pélican à « l’allure de cygne » mais d’un véritable cygne. Or le cygne est bien l’oiseau qui, bien avant l’ère chrétienne, tire le char du soleil vers l’Hyperborée, tout à fait conforme avec les dires de Bernard Franque au sujet du pélican! Ce ne peut pas être une coïncidence ! Par ailleurs, l'oiseau est souvent présenté déployant ses ailes et paraît ainsi protéger ses petits ; ses petits sont donc en danger ? Et les oisillons sont au nombre de trois, pourquoi trois ?
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Quand on voit l’oiseau qui semble s’arracher le cœur de son bec et que quelques gouttes de sang perlent sur son plumage, le symbole est incontestablement catholique. Le pélican qui régurgite sa pêche pour nourrir ses petits symbolise bien le Christ Eucharistique.
Mais ce n’est pas toujours le cas. Faut-il alors voir autre chose ? Y aurait-il plusieurs niveaux de lecture? Rappelons que les images, fresques et autres tableaux figurant dans les églises étaient destinés à la compréhension de ceux qui n’avaient pas accès à la lecture des textes sacrés ! Les quelques photos de « pélicans sacrés » proposées ici peuvent le donner à penser !

On peut trouver ici une étude très complète sur les multiples facettes de la symbolique du pélican.



En résumé, il semblerait que nous nous trouvions en présence de trois oiseaux de légende (quatre avec le phoenix) et les deux interprétations proviennent d’un amalgame.
A l’origine le pélican représentait le père dénué de bon sens alors que l’oie représentait le père sensé. Le cygne représentait la splendeur à l’image du soleil qu’il était sensé accompagner. Le phoenix symbolisait la résurrection. Cela avait le mérite d’être clair.
Les gnostiques et premiers chrétiens dualistes ont vu dans le pélican l’oiseau qui combattait le serpent, Eternel Adversaire. Pourquoi n’avoir pas gardé l’oie comme symbole ? Nous n’avons pas de réponse. De plus pour les cathares, le pélican représentait aussi cet oiseau fabuleux qui accompagnait le soleil, prenant ainsi la place symbolique du cygne. Cela voudrait-il dire qu’ils ont appelé « pélican » par défaut, cet oiseau fabuleux à la fois oie et cygne ?
Les chrétiens catholiques, après le concile de Nicée ont vu dans le pélican l’oiseau qui s’arrache les entrailles pour nourrir ses petits, ce qui correspond tout à fait à la nature de cet oiseau de mer qui régurgite sa pêche. Mais alors pourquoi représenter cet oiseau sous les traits d’un cygne ou d’une oie ?
La seule affirmation que l’on peut formuler est celle-ci : le pélican est bien le symbole du Christ puisque toutes les Églises sont d’accord sur ce point.
Les divergences proviennent finalement non pas de la nature du symbole mais de la Nature même du Christ. Soit le Christ est à la fois divin et humain, il a souffert sur la croix et a versé son sang pour racheter les hommes. Soit le Christ est considéré comme un Principe divin, le Bien qui combat le principe du mal et aide l’homme dans sa quête de « l’entendement du bien » comme disaient les bonshommes cathares. Il y a encore une troisième possibilité qui envisage que Jésus ne soit qu’un être humain supérieur, un Grand Initié comme Orphée, Pythagore, Manès, Mahomet. Cette hypothèse a eu également ses partisans en la personne d'Arius et de ses disciples. Cette hérésie a été combattue avec la même férocité que le christianisme des premiers jours. L'arianisme et le catharisme étaient en fait assez proches. Les ariens ne croyaient pas non plus à la mort sur la croix du" fils de Dieu" . Seule importait pour eux aussi la teneur du message que Jésus avait transmis.


En tout cas, le symbolisme cathare de l’image du pélican est au moins aussi clair que celui du catholicisme :
Il est issu directement des allégories des premiers chrétiens elles mêmes provenant des bestiaires égyptiens ou perses :
Le pélican est un oiseau fabuleux mi cygne mi-oie qui combat le Mal et protège ses oisillons de la bête mauvaise.
Cet oiseau qui protège ses trois oisillons de la Bête, c’est tout simplement le Christ, dieu de Lumière, qui combat les forces des Ténèbres pour que l’Homme sous ses trois aspects, corps, âme et esprit puisse grandir et devenir Christ lui-même ! Voilà le vrai message cathare; tout homme peut devenir Christ s’il a la volonté de combattre le Mal et d’agir selon les enseignements du Christ. En aucun cas la mort sur la croix du fils de Dieu ne peut racheter l’Humanité ! C’est l’homme et lui seul qui, par ses actes, pourra « gagner le Ciel »!

Cette « confession » vaudra quand même à Bernard Franque l’inconfort de croupir presque dix années en prison ! Il sera finalement libéré en 1319 mais condamné au port infamant des doubles croix jaunes. Cette condamnation semble à Jean Duvernoy, traducteur des Registres de Jacques Fournier, tout à fait disproportionnée par rapport à la faute avouée. A soixante dix ans, il ne devait pourtant plus représenter un grand danger pour l’Église. Doit-on supposer que l’histoire du pélican était restée en travers de la gorge de l’inquisiteur?

Dépossédé de tous ses biens et avec obligation de se tenir tous les dimanches au porche de l’église paroissiale pour y essuyer les crachats et les sarcasmes des fidèles paroissiens, peut être eût-il la force et la chance de prendre le chemin de l’exil et de la clandestinité.

 

 

 

Note :

(1) Pour montrer l'acharnement de Jacques Fournier pour faire avouer les accusés, on doit faire état des différentes comparutions de Bernard Franque devant le tribunal d'inquisition : les 7, 10, 21 et 22 novembre puis les 13 et 16 décembre 1320 et enfin le 7 mars 1321. La sentence tombe le lendemain; Mur strict commué le 17 janvier 1329 en port des croix doubles. Le pauvre Bernard a fait preuve d'une belle résistance physique!



20/03/2012
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