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Un ACIER... fortement trempé dans l'hérésie

Un ACIER fortement trempé dans l'hérésie cathare

 

Mon nom est Bernard ACIER 1. Je suis né à Leuc, petit village du Carcassès où j'ai passé toute mon existence. Ma famille était pauvre mais honnête et j'ai eu la chance que des bonnes personnes m'aient appris à écrire quelques rudiments de ma langue natale: l'occitan. Ces personnes étaient pourtant pourchassées de toutes parts car elles s'étaient écartées de la religion établie. Trop jeune pour avoir connu les horreurs d'une guerre avec Simon de Montfort et ses francimans qui ont ruiné le pays et anéanti les seigneurs locaux, j'ai malheureusement souffert de la pression toujours plus grande des inquisiteurs et de leurs assesseurs, les évêques en place.

Pourtant tout le village, ainsi que les villages environnants, était acquis à la cause perdue d'avance de l'hérésie cathare. Cela faisait quatre ou cinq générations que nos familles baignaient dans la mouvance hérétique et je dois dire que tout le monde s'en portait plutôt bien. Dans l’Église cathare en effet, il n'y a aucune obligation d'aucune sorte, le salut se gagne à son rythme, les plus avancés aidant avec bienveillance les plus hésitants dans leur cheminement.

Aussi, c'est avec enthousiasme qu'à mon adolescence, j'eus envie de rendre service à ces bonshommes que je côtoyais au hasard de mes déplacements et dont la traque continuelle m'affectait beaucoup. Je décidai alors de les aider à se déplacer, souvent à la nuit tombée, pour les conduire près d'un mourant qui avait sollicité leur présence ou dans une maison amie où des gens de tout bord tenaient à leur témoigner leur attachement. Mais cette tâche fût délicate car il m'a fallu faire mes preuves, les bonshommes se montraient méfiants non pas qu'ils aient craint une trahison de ma part mais parce qu'ils voulaient être assurés de mon engagement véritable dans leur Foi. Cette démarche fût quand même grandement facilitée par les membres de ma famille, de mes proches et de mes voisins qui connaissaient bien les sentiments profonds que je portais à ces hommes de Bien.

Pendant des années, j'ai sillonné la région dont je connais tous les recoins pour conduire les bons chrétiens à la rencontre de leur destin et de celui des personnes souvent importantes qui avaient demandé leur concours.

Hélas ! L'église cathare perdait inexorablement ses plus glorieux représentants car les agents de l'inquisition étaient de plus en plus féroces et n'hésitaient pas à employer la torture pour obtenir le moindre renseignement. La vie quotidienne devenait irrespirable, chacun soupçonnant son voisin, son parent, de l'avoir dénoncé, il était très difficile d'accorder sa confiance à quiconque.

Malgré cela, les bons chrétiens continuaient sans faiblir leur sacerdoce et portaient la bonne parole à qui voulait bien l'entendre, jusqu'au jour où ils étaient pris, condamnés et brûlés.

Les bons chrétiens se faisant de plus en plus rares, je pris alors la décision que je croyais irrévocable de devenir bon chrétien à mon tour et je demandai à recevoir le consolament.

Ce fut pour moi un moment extraordinaire à la fois par la grandeur de mon acte de foi et par la crainte bien présente de ne pas être à la hauteur de ma tâche. Je savais très bien que mon existence terrestre allait être chamboulée par cette décision, existence que j'étais prêt à sacrifier pour que vive mon église.

J'ai reçu l'imposition des mains de Bernard de Montolieu que j'avais accompagné pendant de nombreuses années sur les chemins autour de Leuc, de Cavanac ou Villefloure et je fis avec cet homme de bien un noviciat itinérant. Cette période probatoire terminée, j'eus l'immense joie d'être reconnu comme bon chrétien, digne de prêcher et de consoler les mourants.

Mais ce monde était de plus en plus hostile à notre église, les inquisiteurs de plus en plus arrogants et les bonshommes de moins en moins nombreux.

Un événement tragique allait faire vaciller ma foi que je croyais inébranlable. Vers novembre de l'an 1258, notre évêque Pierre Poulain, traqué par l'inquisition et les hommes du sénéchal de Carcassonne n'eût comme ressource que de s'enfuir vers le Roussillon moins hostile à l'égard des hérétiques. Cela se passait il y a quelques mois,. Amené chez moi par des amis sûrs, il me pressa de partir avec lui car notre église était en perdition dans tout le Carcassès. Je l'accompagnai jusqu'aux limites du comté 2  mais tout au long du chemin, je ne pus jamais me résoudre à laisser tomber tous ces croyants qui avaient tant besoin de nous. Je laissai donc mon évêque aller vers son destin, lui qui pensait qu'il serait plus utile à notre communauté vivant que brûlé, et je regagnai ma demeure bien triste et dépité, mais avec le sentiment d'avoir à sauver ce qui pouvait rester de mon église.

Je n'eus guère le temps de mettre en œuvre cette opération de sauvetage car, après quelques semaines de cavale, je fus pris par les gens d'armes du sénéchal et conduit sous bonne escorte à la prison de Carcassonne où je réside désormais.

Je subis alors des supplices effroyables que mon esprit était bien décidé à endurer mais que mon corps redoute chaque jour davantage. Mais plus que la torture, c'est la façon insidieuse que Frère Baudouin et l'évêque Guillaume Arnaud emploient à mon égard pour me faire abjurer. Au cours des premiers interrogatoires, je ne voulais répondre que sur ma foi et rien d'autre mais je m'aperçois que petit à petit, je laisse glisser quelques confidences qui sont immédiatement exploitées par mes bourreaux.

Par ailleurs, moi, à peine lettré, j'ai beaucoup de difficultés à argumenter sur le fait religieux en face de ces champions de l'orthodoxie et plus j'essaie d'argumenter, plus je m'enfonce et moins j'ai la conviction que ma foi est la bonne.

Un exemple entre autres, Frère Baudouin a réussi à me persuader que mon désir que je croyais louable de sauver l'église cathare n'était en réalité que la honteuse manifestation de mon orgueil démesuré, orgueil inspiré par Satan !

Si je ne peux affirmer ma Foi, à quoi bon la défendre contre vents et marées ! Puis-je sauver mon âme en me convertissant à la foi catholique ? Après tout, c'est tout ce qui importe !

En ce jour de mars 1259, moi Bernard ACIER, un des derniers hérétiques cathares du Carcassès, je crois... que je vais retourner dans le giron de la sainte mère église romaine.

 

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Bernard Acier, a en effet renié la foi cathare et pour montrer que sa résipiscence n'était pas feinte, il a livré tout son réseau, ses parents et ses amis. il a ainsi échappé au bûcher mais on ignore quelle fût son existence après ses aveux. Ce que l'on sait en revanche, c'est que tous ses croyants ont été soit brûlés soit condamnés à la prison à vie.

Peut-on en vouloir à Bernard Acier de n'avoir pas été assez ferme pour aller au bout de ses idées ?

Ses croyants ne lui en ont pas voulu alors nous ne l'accablerons pas non plus. Pourtant, beaucoup de parfaits ne se sont pas reniés, même à une période où l'église cathare n'avait plus aucune chance de revenir à la lumière, comme Pierre Authié par exemple, brûlé le 10 avril 1310 sans avoir renié sa foi. Nous n'avons pas sa déposition mais la sentence de Bernard Gui, l'inquisiteur de Toulouse qui l'a jugé est assez éloquente :

« Au nom de NS Jésus Christ Ainsi soit-il.

Nous frère Bernard Gui et frère Geoffroi d'Ablis, inquisiteurs de la foi dans le royaume de France, etc..

I nous paraît constant et prouvé jusqu'à l'évidence, tant par les témoins entendus que par ton aveu même, ou plutôt ton odieuse profession de foi, que toi, Pierre Authié, ancien notaire, habitant d'Ax, diocèse de Pamiers, pris et captif dans le diocèse de Toulouse, t'es rendu coupable de plusieurs crimes en matière d'hérésie, recevant des morts à votre communion, infectant une foule de chrétiens du venin de l'erreur, les attirant à ton parti, et corrompant la pureté de la foi catholique.

Hérétique déclaré, tu as embrassé, défendu et tu défends encore l'hérésie et la secte de ces hommes se disant les vrais fidèles, persécutés et condamnés par l'église romaine, qui les a, au contraire, justement qualifiés d'hérétiques ; tu admets et confesses deux dieux de l'univers ; tu dis que la création du monde visible et corporel ne doit pas être attribuée au Père, au Fils et au Saint-Esprit, mais au démon et à satan, dieu créateur et prince des siècles.

Tu admets de même deux églises ; l'une, c'est la vôtre, vraie église de Jésus-Christ, sans laquelle et hors laquelle il n'y a pas de salut ; la seconde, c'est l'église romaine, est d'après vos injurieuses dénominations, la mère des fornications, la basilique du diable et la synagogue de Satan, elle qui doit être la mère et la règle de tous les vrais fidèles. Tu anéantis témérairement sa hiérarchie et l'autorité de ses décrets, par tes mensonges. Tu appelles hérétiques et pécheurs ceux qui suivent et pratiquent sa croyance ; et selon vos dogmes impies, tu prétends qu'il n'est aucun salut à espérer dans une église si corrompue.

[…]

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Enfin, telles sont les erreurs et horreurs aussi abominables qu'impies que tu professes, erreurs que nous avons été indignés d'entendre, et qu'une foule de personnes t'a oui prêcher en mille circonstances. Loin de les abandonner sincèrement pour rentrer dans le sein de l’Église, tu les renies en ce moment même, malgré les avis fréquents et multipliés que nous t'avons donnés et fait donner de revenir à la foi catholique, la véritable croyance du christianisme.

En conséquence, nous, inquisiteurs ci-dessus nommés, après avoir pris l'avis de personnes éclairées, et craignant d'ailleurs que, comme une brebis infectée, tu ne corrompes les autres brebis du troupeau, nous t'avons fait assigner en ce lieu aujourd'hui, pour recevoir ta sentence définitive.

Nous, assis sur notre tribunal, en la présence de Dieu et des saints évangiles, afin, en quelque sorte, qu'il prononce lui-même, et que nos yeux voient sa justice se mêler à nous, nous te déclarons hérétique opiniâtre, et t'abandonnons comme tel au bras séculier, te promettant toutefois que, si tu veux te convertir et rentrer au giron de l'église, tu auras la vie sauve, retenant néanmoins le pouvoir plein et entier de t'imposer dans ce cas une pénitence salutaire pour les fautes que tu as commises en matière d'hérésie. »

 

Cette sentence se passe de commentaire sauf à rebondir sur cette phrase «tu auras la vie sauve » qui a pu être déterminante pour Bernard Acier, Parfait de la dernière heure et peu aguerri en matière de théologie mais qui a dû faire sourire Pierre Authié, persuadé qu'il était d'avoir justement la Vie Sauve en allant sur le bûcher.

 

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1 Cette vie de Bernard Acier est une interprétation libre tirée des dépositions de nombreux habitants de Leuc (Aude) et des environs sur une période allant de 1218 à 1259 et consignées dans le registre de Baudouin de Montfort, Inquisiteur à Carcassonne jusqu'en 1263. Un grand merci à Ruben SARTORI pour avoir traduit ce registre dans sa totalité. Cette traduction assez inédite fera l'objet d'une publication ultérieure dans lulu. Vous pouvez d'ores et déjà trouver les ouvrages de Ruben à cette adresse.

 

 

 

 

2 Le Razès fait partie du royaume de France depuis 1210 mais les gens ont gardé l'habitude d'appeler leur région le comté en souvenir des seigneurs de Trencavel et de leurs vassaux, si bienveillants à leur égard.



21/11/2015
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